Cannabis et santé mentale chez les jeunes : pourquoi le sujet préoccupe autant
La consommation de cannabis chez les adolescents et les jeunes adultes est au cœur de nombreux débats de santé publique. En France comme en Europe, les autorités sanitaires soulignent une préoccupation majeure : l’impact potentiel du cannabis sur la santé mentale des jeunes, en particulier sur l’anxiété, la dépression, la psychose et le risque suicidaire.
Les discours médiatiques sont souvent polarisés : pour certains, le cannabis est perçu comme une plante « naturelle » relativement inoffensive ; pour d’autres, il s’agit d’une substance hautement dangereuse pour le cerveau en développement. Entre ces deux visions, que disent réellement les études scientifiques récentes ?
Cet article fait le point sur les données actuelles, avec un focus sur les jeunes, les troubles psychiatriques, les formes de cannabis riches en THC, le rôle possible du CBD, et le cadre légal français et international.
Ce que dit le cadre légal français et international sur le cannabis
Avant d’aborder les aspects scientifiques, il est essentiel de rappeler le contexte réglementaire, car il influence fortement la qualité des produits, leur teneur en THC et l’accès des jeunes.
En droit français :
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Le cannabis (plante, résine, THC) est classé parmi les stupéfiants au sens de l’article L.5132‑7 du Code de la santé publique, en application notamment des conventions internationales (Convention unique de 1961 sur les stupéfiants).
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L’usage illicite de stupéfiants est sanctionné par l’article L.3421‑1 du Code de la santé publique, qui prévoit des peines pouvant aller jusqu’à un an d’emprisonnement et 3 750 € d’amende, avec depuis 2020 la possibilité d’une amende forfaitaire délictuelle.
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La culture, la détention, le transport, l’offre ou la cession sont réprimés par le Code pénal (notamment articles 222‑34 et suivants pour le trafic de stupéfiants).
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Le CBD et certains produits dérivés du chanvre sont autorisés sous conditions : le décret n° 2022‑194 du 17 février 2022 et l’arrêté du 30 décembre 2021 modifié encadrent la culture, l’importation, l’exportation et la commercialisation des variétés de Cannabis sativa L. contenant moins de 0,3 % de THC.
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Le cannabis médical fait l’objet en France d’une expérimentation encadrée par l’article L.5121‑12 du Code de la santé publique et par l’arrêté du 9 octobre 2020 relatif à l’expérimentation de l’usage médical du cannabis, réservée à des indications précises et à un suivi spécialisé.
Sur le plan international, les principales références sont :
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La Convention unique sur les stupéfiants de 1961, modifiée par le Protocole de 1972, qui classe le cannabis et la résine de cannabis parmi les substances contrôlées.
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La Convention de 1971 sur les substances psychotropes et la Convention de 1988 contre le trafic illicite de stupéfiants, qui renforcent la lutte contre la production et le trafic.
En résumé : en France, toute consommation de cannabis à but récréatif reste illégale, y compris chez l’adulte. Cela a des implications importantes pour les jeunes, souvent exposés à des produits de composition inconnue, parfois très concentrés en THC.
Cannabis, cerveau en développement et santé mentale : quelles bases scientifiques ?
Le système endocannabinoïde, composé notamment des récepteurs CB1 et CB2, joue un rôle clé dans la régulation de l’humeur, du sommeil, de la récompense et du stress. Or, ce système est particulièrement actif pendant l’adolescence et le début de l’âge adulte, période de maturation cérébrale intense.
Les études de neuro-imagerie montrent que le THC (tétrahydrocannabinol), principal composé psychoactif du cannabis, agit sur ces récepteurs et peut modifier l’activité des circuits impliqués dans :
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La motivation et le système de récompense (région mésolimbique)
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La régulation des émotions (amygdale, cortex préfrontal)
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Les fonctions exécutives (prise de décision, contrôle des impulsions)
Chez les jeunes, plusieurs revues systématiques et méta-analyses publiées au cours de la dernière décennie (par exemple dans The Lancet Psychiatry, JAMA Psychiatry, Psychological Medicine) indiquent une association entre :
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Une consommation précoce (avant 16–18 ans)
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Une consommation fréquente (au moins hebdomadaire, et a fortiori quotidienne)
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L’utilisation de cannabis à forte teneur en THC
… et une augmentation du risque de troubles psychiatriques, notamment psychotiques, dépressifs et anxieux. L’intensité du risque dépend du niveau d’exposition et des vulnérabilités individuelles (génétiques, familiales, traumatiques).
Psychose, schizophrénie et cannabis : un lien particulièrement étudié
C’est dans le domaine de la psychose et de la schizophrénie que le lien avec le cannabis est le mieux documenté. Une étude multicentrique très citée, publiée dans The Lancet Psychiatry en 2019 (Di Forti et al.), a montré que l’usage de cannabis à forte puissance (≥10 % de THC) était associé à une augmentation significative du risque de premier épisode psychotique, particulièrement chez les jeunes adultes.
Les principales observations des grandes cohortes et méta-analyses récentes peuvent être résumées ainsi :
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La consommation régulière de cannabis augmente le risque de développer un trouble psychotique, surtout en cas de démarrage précoce et d’usage quotidien.
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Le risque relatif est multiplié (souvent de 2 à 4 selon les études) chez les gros consommateurs, même si le risque absolu reste faible dans la population générale.
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Chez les jeunes ayant une vulnérabilité familiale ou génétique (antécédents de schizophrénie ou de troubles bipolaires, variations sur certains gènes impliqués dans la dopamine, comme COMT), l’effet du cannabis semble particulièrement prononcé.
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Le cannabis ne « crée » pas systématiquement la maladie à lui seul, mais il peut précipiter ou aggraver un trouble psychotique chez des sujets vulnérables.
Les recommandations de nombreux organismes (OMS, Institut national de la santé et de la recherche médicale – INSERM, Haute Autorité de santé en France) convergent donc : chez les moins de 25 ans, l’usage de cannabis, surtout riche en THC, est un facteur de risque important à prendre en compte.
Dépression, anxiété et risque suicidaire chez les jeunes consommateurs
Le lien entre cannabis, dépression et anxiété est plus complexe à interpréter que celui avec la psychose, car il est souvent difficile de distinguer ce qui relève de la cause et de la conséquence.
Les grandes études longitudinales récentes montrent toutefois plusieurs tendances :
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Les adolescents qui consomment du cannabis de façon régulière ont un risque plus élevé de présenter des symptômes dépressifs et anxieux quelques années plus tard.
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La consommation est liée à une augmentation du risque de tentatives de suicide et d’idéations suicidaires, même après ajustement pour d’autres facteurs (alcool, tabac, environnement familial).
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Chez certains jeunes, le cannabis est utilisé comme une forme « d’auto‑médication » contre l’anxiété ou des traumatismes psychologiques, ce qui rend la relation encore plus difficile à démêler.
Des méta-analyses publiées dans JAMA Psychiatry et The American Journal of Psychiatry indiquent une association robuste entre :
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Usage régulier de cannabis à l’adolescence
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Risque accru de dépression à l’âge adulte jeune
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Risque accru d’idées suicidaires et de tentatives de suicide
Ces données ne signifient pas que tous les jeunes consommateurs deviendront dépressifs ou suicidaires, mais qu’en population, la probabilité de rencontrer ces problèmes est plus élevée chez les usagers réguliers, en particulier chez ceux qui cumulent d’autres facteurs de vulnérabilité (harcèlement, troubles familiaux, antécédents d’abus, etc.).
Performance scolaire, motivation et troubles cognitifs
Un autre aspect important concerne la cognition, la mémoire et la motivation. Les recherches récentes, incluant des suivis sur plusieurs années, montrent que :
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Un usage fréquent de cannabis pendant l’adolescence est associé à une baisse des performances scolaires (absentéisme, décrochage, moins de poursuite d’études supérieures).
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On observe souvent une diminution de la motivation (ce qui est parfois qualifié de « syndrome amotivationnel », même si ce terme reste débattu scientifiquement).
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Des troubles de la mémoire de travail, de l’attention et des fonctions exécutives sont décrits, surtout en cas de consommation précoce et régulière.
Certains de ces effets semblent partiellement réversibles après plusieurs semaines ou mois d’arrêt, mais plusieurs études suggèrent que les consommations massives et précoces pourraient laisser des traces durables sur certaines fonctions cognitives, notamment si le cannabis a été utilisé de façon intensive pendant la phase clé de maturation cérébrale.
THC, CBD et puissances des produits : un facteur clé pour la santé mentale
Les études anciennes portaient souvent sur des cannabis à teneur en THC nettement plus faible que les variétés actuelles disponibles sur le marché illicite (et parfois légal dans d’autres pays). Or, la concentration en THC est un déterminant majeur des risques psychiatriques.
Les tendances observées ces dernières années :
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Augmentation de la teneur moyenne en THC dans de nombreux pays européens.
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Développement de produits hautement concentrés (résines, concentrés, extraits) pouvant dépasser 20–30 % de THC.
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Diminution relative de la proportion de CBD dans certaines variétés, alors que ce dernier pourrait moduler certains effets du THC.
Les travaux récents suggèrent que le CBD (cannabidiol), non intoxicant, pourrait avoir des propriétés anxiolytiques et antipsychotiques potentielles. Des essais cliniques préliminaires, publiés dans des revues comme Translational Psychiatry ou Schizophrenia Bulletin, indiquent que le CBD à doses élevées pourrait réduire certains symptômes psychotiques, mais ces données restent encore limitées et ne doivent pas être extrapolées à une consommation non encadrée.
Il est crucial de distinguer :
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Le cannabis riche en THC, fumé ou vapoté par les jeunes, associé à un risque psychiatrique accru.
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Les produits au CBD issus de variétés de chanvre industriel conformes à la réglementation française (< 0,3 % de THC), dont le profil de risque psychiatrique semble beaucoup plus favorable, bien que des études de long terme chez l’adolescent manquent encore.
En France, les produits au CBD ne sont pas considérés comme des médicaments sauf autorisation spécifique (Article L.5111‑1 du Code de la santé publique) et ne doivent pas revendiquer d’indications thérapeutiques sans autorisation de mise sur le marché (AMM). Les autorités (ANSM, DGCCRF) rappellent régulièrement que les allégations de type « antidépresseur », « anxiolytique » ou « traitement de la schizophrénie » ne sont pas autorisées pour des produits de bien‑être au CBD.
Quelles recommandations pour les jeunes et leur entourage ?
Au vu des données scientifiques actuelles, plusieurs messages de santé publique se dégagent pour les adolescents, les jeunes adultes, les parents et les professionnels de santé :
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Éviter autant que possible toute consommation de cannabis avant 18–21 ans, période de vulnérabilité majeure du cerveau.
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Informer clairement sur les risques psychiques : psychose, anxiété, dépression, décrochage scolaire, risque suicidaire.
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Prêter une attention particulière aux jeunes présentant des antécédents personnels ou familiaux de troubles psychiques (schizophrénie, bipolarité, dépression sévère, tentatives de suicide).
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Limiter l’usage, si usage il y a, en évitant les produits à forte teneur en THC, la consommation quotidienne et la polyconsommation (alcool, cocaïne, MDMA, etc.).
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En cas de symptômes (anxiété intense, idées bizarres, hallucinations, repli social, tristesse majeure, idées suicidaires), consulter rapidement un médecin généraliste, un psychiatre ou un centre spécialisé en addictologie.
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Ne pas considérer le cannabis comme un « traitement » de l’anxiété ou de la dépression chez les jeunes : l’auto‑médication peut aggraver la situation au long cours.
Les professionnels de santé, de l’éducation et du secteur social sont encouragés à se référer aux recommandations de la Haute Autorité de santé (HAS), de Santé publique France, et de l’INSERM pour la prévention et la prise en charge des usages de cannabis chez les jeunes.
Perspectives de recherche et place du cannabis médical
La recherche sur le cannabis, le THC, le CBD et la santé mentale est en pleine évolution. Plusieurs axes sont explorés :
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Affiner la compréhension des mécanismes biologiques par lesquels le THC augmente le risque de psychose ou de dépression chez certains sujets.
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Identifier les facteurs de vulnérabilité (gènes, environnement, traumatismes) permettant de mieux cibler la prévention.
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Évaluer le potentiel thérapeutique du CBD comme adjuvant dans certaines pathologies psychiatriques, dans le cadre d’essais cliniques contrôlés.
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Mieux distinguer les effets des différents cannabinoïdes (THC, CBD, CBG, etc.) et des modes de consommation (fumée, vaporisation, huiles, capsules).
Le cannabis médical, tel qu’expérimenté en France (encadré par l’ANSM et le ministère de la Santé), est réservé à des indications précises (douleurs neuropathiques réfractaires, certaines formes d’épilepsie, soins de support en oncologie, spasticité douloureuse de la sclérose en plaques, soins palliatifs). Il ne s’agit pas de prescrire du cannabis aux jeunes pour des troubles de l’humeur ou de la motivation, mais d’explorer des usages strictement médicaux, standardisés et surveillés.
Pour les adolescents et les jeunes adultes, le consensus des autorités sanitaires reste clair : le cannabis n’est pas un outil de santé mentale, mais une substance psychoactive qui comporte des risques significatifs, en particulier dans cette tranche d’âge. L’enjeu actuel est d’améliorer l’information, de développer des stratégies de réduction des risques et d’offrir des alternatives thérapeutiques et de soutien psychologique adaptées.
